Apprendre d’une humaine : Lunch magique avec Christine Renaud, Présidente et cofondatrice d’E-180
Posted by

Apprendre d’une humaine : Lunch magique avec Christine Renaud, Présidente et cofondatrice d’E-180

À l’occasion du premier #lunchIS, initiative de PROJEKTAE et du RQIS, Christine Renaud, PDG d’E-180 a partagé son expérience en innovation sociale. ZEBREA fait revivre la conversation pour offrir, à travers cet article, la perspective unique d’une entrepreneure sociale en quête de magie.

 

Qu’est-ce qui vous a amené à développer votre projet d’innovation sociale ?

Ayant étudié en éducation, j’ai très vite réalisé qu’il y avait d’autres possibilités d’apprendre que d’être dans une salle de classe. Pendant longtemps, l’éducation était souvent synonyme de scolarisation, un apprentissage institutionnalisé qui faisait fi de la vie elle-même. C’est ce que John Dowey, un philosophe de l’éducation, dit par sa phrase “Education is life itself”. L’apprentissage, c’est la vie elle-même. On apprend constamment, comme on respire. Mais le système éducatif ne le reflétait pas, le mot même éducation est institutionnalisé. C’est cet échec du système scolaire qui m’a inspirée. Et si, aujourd’hui, je suis plus sage que je ne l’étais, quand j’ai commencé E-180, j’étais au point de me demander si on avait vraiment besoin des écoles. J’étais presque anarchiste au niveau éducatif. J’ai donc beaucoup exploré les réponses ultra-radicales qu’on retrouvait en éducation plus traditionnelle, notamment le modèle des free schools (Ndlr écoles libres) aux États-Unis. Un modèle qui m’a beaucoup inspirée pour faire E-180, notamment dans la vision de désinstitutionnaliser l’apprentissage.

 

Quels apprentissages avez-vous réalisé de vos voyages, notamment aux États-Unis que vous mentionnez ?

C’est essentiel pour les entrepreneurs d’étudier, voyager, travailler et collaborer à l’étranger pour faire en sorte que leur impact, notre impact, devienne global rapidement. Et cela même si on entreprend localement, comme à E-180. Notre approche est par définition très locale, puisque ce sont des rencontres en personne. Mais c’est aussi très global car nous avons la vision qu’un jour tous les humains fassent des rencontres d’apprentissage. Imaginons une organisation encore plus locale, travaillant par exemple avec des personnes en itinérance. Les meilleures pratiques développées au Québec par cette organisation pourraient être très pertinentes pour des gens qui vivent des problématiques similaires à Paris ou ailleurs dans le monde. Avoir des réseaux permet donc de maximiser l’impact et de se nourrir des meilleures pratiques développées ailleurs.

 

Avec E-180, comment avez-vous réussi à faire émerger les collaborations entre les personnes qui font des demandes et celles qui ont des offres d’apprentissage ?

La première réponse est que je ne sais pas ! C’est un mélange de stratégie et d’intuition. Au départ, c’était beaucoup d’intuition. Une intuition qui s’est traduite par le fait qu’on a ciblé un besoin réel. Ce besoin était le mien à l’origine, puisque j’ai toujours appris en allant prendre des cafés avec les gens que je ne connaissais pas. L’idée est venue de là. Il y a donc eu une première étape, celle d’imaginer les collaborations : se demander si les gens allaient vouloir prendre un café avec un inconnu pour apprendre quelque chose et partager des connaissances. La réponse est oui. Il a fallu prendre conscience qu’une fois adultes, c’était bien comme ça que la majorité d’entre nous apprenait. Dans un second temps, ça a été d’offrir les outils pour faciliter ce comportement.

 

Quel est votre défi actuel dans votre mission d’apprentissage par les pairs ?

Nous voulons vraiment redéfinir la façon dont les gens apprennent les uns des autres, en s’offrant du temps les uns aux autres. Nous voulons que ce comportement de générosité humaine devienne universel et spontané, que des millions d’utilisateurs se tournent intuitivement vers leur voisin et aient le courage de poser la question “Peux-tu m’aider à apprendre quelque chose ?”. Voilà où nous sommes rendus. Et c’est là qu’est notre plus gros défi.

 

Explorez-vous des pistes, testez-vous de nouvelles solutions, pour résoudre ce défi ?

Je pense que le succès de l’innovation sociale passe énormément par les hypothèses, les tests, les prototypes. L’agilité en innovation sociale est essentielle. Nous essayons d’approfondir ce qui fait en sorte qu’une rencontre d’apprentissage par les pairs, entre deux inconnus, en vaille la peine. Et pour ces deux personnes-là, qui auraient pu aller prendre une bière avec leurs amis ou passer une soirée avec leur famille, nous explorons ce qui constitue une rencontre d’apprentissage magique, mais aussi addictive. Notre réflexion au fond, c’est comment générer la magie ? Ensuite, comment systématiser la magie ? Nous testons aussi actuellement une autre hypothèse avec les groupes privés que nous avons lancés. C’est une manière d’explorer l’affiliation à un groupe. Notre hypothèse est que si on a une affiliation commune préalable, peut-être qu’on aura plus envie de partager ses connaissances avec les personnes qui partagent cette affiliation. Par exemple, l’Ordre des dentistes du Québec pourrait avoir son propre groupe privé pour échanger des offres et des demandes de relations qui soient plus près de leurs préoccupations d’Ordre. L’une des clés de réussite de la collaboration pour que les pairs apprennent entre eux serait donc des humains qui se reconnaissent et ont envie de collaborer pour apprendre sur un sujet qui correspondrait à leurs besoins organisationnels.

 

Vous parlez de solutions privées. Faisons le lien avec la question du financement qui se pose souvent en innovation sociale. Est-il difficile de rentabiliser la “génération de la magie” ?

Au coeur de notre mission sociale, et c’est très important pour nous, c’est que le service soit gratuit pour l’humanité. Du côté financier, à partir du moment où l’on génère une réelle valeur, les gens seront prêts à payer pour celle-ci. Les offres d’affaires que nous explorons permettent aux organisations d’avoir leur communauté exclusive d’apprentissage par les pairs. Ceci génère des revenus pour E-180 mais génère aussi beaucoup de valeur pour les employés de ces organisations. C’est là que nous souhaitons être : générer de la valeur financière pour nous permettre de financer nos activités, tout en gardant l’indépendance qu’on n’aurait pas avec certains financeurs. L’idée de revenus chez E-180 est au coeur de ce que nous faisons, même si nous sommes une entreprise sociale. Nous ne voulons pas avoir à dépendre de financeurs qui auraient la main-mise sur notre mission. Dans notre modèle d’affaires, la génération de revenus génère aussi plus de membres et plus d’apprentissages par les pairs. C’est un modèle où on ne fait pas de sacrifice de l’un au prix de l’autre.

 

E-180 est une entreprise sociale avec une mission forte et en même temps, une entreprise basée sur le web avec des outils technologiques. Comment conciliez-vous ces deux dimensions ?

En ce moment, c’est un peu un tiraillement qu’on a : la mission de l’apprentissage par les pairs d’un côté et la mission de l’apprentissage par les pairs en personne, d’un autre côté.

Une des peurs que l’on a, c’est que notre message soit un peu dilué si l’on donne trop d’outils technologiques pour que les gens se rencontrent virtuellement ; et que même les habitants d’une même ville se disent qu’il vaut mieux se rencontrer en ligne. Nous savons qu’il y a tellement de choses qui ne se passent pas quand on se rencontre virtuellement. La rencontre en personne permet de créer un espace-temps où on se permet d’explorer ensemble. Alors qu’en virtuel, l’exploration est parfois beaucoup plus contrainte, plus contenue. C’est donc un questionnement constant pour nous. Notre mission restera toujours de permettre aux humains d’apprendre les uns des autres, mais nous mettons-nous une limitation non nécessaire en obligeant les gens à se rencontrer en personne ?

 

Merci de ces beaux partages. Pour terminer, à votre avis, parmi tous vos apprentissages personnels, lesquels vous permettront d’avoir un impact plus grand aujourd’hui et demain dans la société ?

Ça me fait penser à la question que je me posais à moi-même plus jeune : Tu sais, quand tu commences à travailler en innovation sociale ou en entrepreneuriat social, tu ne sais pas à quel point, humainement parlant, c’est difficile ; à quel point, humainement, il va falloir que tu te transformes. Ta vision peut juste grandir en même temps que toi, mais ton impact ne peut pas être plus grand que toi, toi en tant que personne et toi en tant qu’organisation aussi. Je disais récemment à une amie qu’être entrepreneure, c’est comme faire du sport extrême. Ça fait vraiment mal, mais c’est nécessaire pour que tu grandisses. Le fait que tes muscles fassent mal, c’est que tu es en train de changer. Tu ne le fais pas pour la douleur. Tu recherches aussi les beaux moments, l’exaltation qu’on vit en tant qu’entrepreneure. Mais quand quelque chose qui faisait mal auparavant devient naturel, dès que tu commences à être confortable, tu te donnes un défi plus grand. Je pense que les humains en général, peut-être les entrepreneurs en particulier, sont un peu condamnés à être en position d’inconfort, constamment et pour toujours. Et c’est difficile. Je pense que c’est là des fois que les gens abandonnent. Ça fait tellement mal, c’est tellement difficile. Mais c’est ça qui fait en sorte qu’on est capable de se dépasser et d’atteindre ses objectifs. Je sais qu’avoir un milliard d’utilisateurs sur E-180 qui apprennent les uns des autres, ça ne se fera pas sans douleur, ni sans inconfort, ni sans stress, ni sans tout ce qui vient avec. Sortir des sentiers battus, tester, expérimenter, c’est difficile surtout quand il n’existe pas beaucoup de référence en la matière, quand il n’y pas d’assise stable, ou d’ancrage possible. Mais il ne faut pas oublier que nous ne sommes pas seuls. Il y a des gens qui sont dans ce parcours-là avec nous. Alors j’apprends à vivre avec mon inconfort, en tant qu’entrepreneure et peut-être en tant qu’humaine tout simplement, pour le dépasser chaque jour.

0 Commentaires fermés sur Apprendre d’une humaine : Lunch magique avec Christine Renaud, Présidente et cofondatrice d’E-180 599 04 février, 2015 Local MTL, Parcours février 4, 2015

Facebook Comments